Lagonda Rapide, berline DB4 produite à 55 exemplaires: pourquoi Brown relance Lagonda en 1961, ses choix techniques, son échec nuancé et sa cote.
La Lagonda Rapide raconte une ambition claire: offrir, en 1961, une alternative britannique et raffinée aux grandes routières de Crewe. On suit ici le pari de David Brown, la greffe de la base DB4, trois partis pris techniques singuliers, un accueil commercial mesuré et, aujourd’hui, la cote d’une curiosité que les connaisseurs regardent avec bienveillance.
Pourquoi David Brown a choisi Lagonda plutôt qu’Aston pour sa berline de luxe
Au tournant des années 1960, David Brown doit trancher: apposer le badge Aston Martin sur une grande berline familiale ou ressusciter Lagonda, marque déjà liée au luxe statutaire. Le choix de Lagonda permet de maintenir l’ADN sportif d’Aston Martin sur les coupés et cabriolets, tout en réservant à une autre bannière la berline haut de gamme voulue pour concurrencer Bentley. Selon CarJager, la présentation au Salon de Paris 1961 plante d’emblée ce positionnement: une DB4 pour la famille, mais avec davantage de protocole.
Ce découplage de marque est stratégique. Il offre à Newport Pagnell la possibilité de proposer un produit plus spacieux et plus feutré sans diluer la sportivité d’Aston. La Lagonda Rapide devient ainsi un levier de gamme, posé face à Bentley, avec l’élégance italienne de Touring en embuscade. L’argumentaire est sobre: même rigueur d’ingénierie, autre registre d’usage.
La relance de Lagonda par Brown s’appuie aussi sur une histoire déjà prestigieuse. Mettre le nom Lagonda sur une quatre-portes élève d’emblée le propos. À l’heure où les DB font briller Aston Martin en compétition, confier la berline à Lagonda évite toute cacophonie d’image. La Rapide peut alors jouer sa propre musique: luxe britannique, rythme soutenu, sans forcer la voix.
La base DB4 : ce que la Rapide partage avec le coupé et ce qu’elle en diffère
Techniquement, la Lagonda Rapide repose sur le châssis de la DB4, comme le documente Wikipedia (EN). On retrouve l’architecture, la rigueur d’assemblage de Newport Pagnell et l’esprit Grand Tourer, transposés sur une carrosserie quatre-portes. C’est une filiation assumée: gages de performance, d’équilibre et de tenue de route au long cours.
Mais la parenté s’arrête à la philosophie. L’empattement s’allonge pour offrir une vraie habitabilité arrière, et l’aménagement intérieur privilégie l’aisance plutôt que la compacité. La Lagonda Rapide troque la ligne tendue du coupé pour une allure plus majestueuse, pensée pour la route et les arrivées discrètes devant l’hôtel. La finalité n’est plus la même: elle promet de couvrir des kilomètres à bon rythme, sans fracas.
Cette base DB4 sert aussi de tremplin mécanique. Le six-cylindres double arbre passe à 4,0 litres sur la berline avant d’équiper, ensuite, la DB5, rappelle Wikipedia (FR). Un trait d’union mécanique qui ancre la Rapide au cœur de l’histoire Aston Martin: elle n’est pas une annexe, mais un laboratoire utile à la suite.

Carrozzeria Touring, le moteur 4,0 litres et la suspension de Dion : 3 choix techniques peu connus
Premier choix: le style signé Carrozzeria Touring. La même école milanaise qui a dessiné la DB4 prête ici sa main légère. Les proportions demeurent sobres, avec une ceinture de caisse haute et des surfaces vitrées généreuses. La Superleggera se fait plus discrète, mais l’œil retrouve cette élégance italo-britannique qui sied aux grandes transcontinentales.
Deuxième choix: le six-cylindres 4,0 litres DACT. Selon Wikipedia (EN), ce moteur, inauguré sur la Lagonda Rapide, sera ensuite celui de la DB5. La berline s’offre donc une avance technique: plus de couple, davantage d’aisance sur le filet de gaz, et cette sonorité feutrée qui convient à une quatre-portes de haute lignée. Une progression logique du 3,7 litres de la DB4, adaptée au poids supérieur et à l’usage routier.
Troisième choix: la suspension arrière de type De Dion. Toujours d’après Wikipedia (FR), la Rapide en fait l’essai avant que la DBS ne l’adopte. Un pari technique rare à l’époque pour une anglaise, cherchant la stabilité et la motricité sans sacrifier le confort. Autrement dit, la berline joue le rôle de pionnière, avec des bénéfices concrets pour l’évolution de la gamme.
Pris ensemble, ces trois partis pris disent beaucoup de Newport Pagnell au début des sixties: prudent sur l’ADN, audacieux dans le détail. La Lagonda Rapide ne cherche pas l’esbroufe, mais aligne une fiche technique intelligente, assumant une sophistication discrète qui, aujourd’hui, séduit les amateurs d’ingénierie subtile.
55 exemplaires en trois ans : les vraies raisons d’un échec commercial nuancé
Les chiffres sont têtus: seulement 55 exemplaires produits entre 1961 et 1964, selon Wikipedia (EN) et rappelé par CarJager. Est-ce un échec? Oui, si l’on considère le volume. Nuancé, si l’on regarde le contexte: Bentley règne sur le créneau, les coûts artisanaux sont élevés, et la diffusion internationale de Lagonda reste limitée face aux réseaux de Crewe.
La stratégie de badge séparé a ses vertus d’image, mais elle complique la lisibilité commerciale. La clientèle qui connaît Aston Martin hésite parfois devant une berline au blason Lagonda moins visible hors Royaume-Uni. La Lagonda Rapide souffre aussi d’une temporalité étroite: trois ans, c’est court pour installer un modèle, surtout quand l’atelier fonctionne à cadence mesurée.
On peut ajouter les choix techniques, exigeants à produire et coûteux à entretenir, qui n’aident pas à abaisser le ticket d’entrée. Pourtant, ces 55 voitures tracent une diagonale intéressante dans l’histoire de la marque: laboratoire pour la DBS (De Dion), tremplin pour la DB5 (moteur 4,0 litres), et vitrine du style Touring. Pas un fiasco, plutôt un investissement d’image assumé, à horizon long.

La cote actuelle de la Lagonda Rapide et sa place parmi les collectionneurs de curiosités
D’après CarJager (novembre 2025), la cote de la Lagonda Rapide se situe un peu en dessous d’un coupé DB4 de la même époque, mais les transactions sont rares et toute valorisation reste incertaine. Dit autrement, le marché la traite comme une pièce pour connaisseurs: un modèle de faible diffusion, techniquement singulier, historiquement pertinent.
Cette position intermédiaire présente un double visage. Par rapport à une DB4, la berline pâtit d’un imaginaire moins sportif. En face, elle séduit ceux qui cherchent l’angle différent: quatre portes, Touring, De Dion, moteur annonçant la DB5. Pour qui assume la nuance, la Lagonda Rapide offre une porte d’entrée plus discrète dans l’univers des Aston des sixties, avec l’agrément d’une grande routière.
Sur le plan culturel, elle occupe une niche de “curiosité éclairée”. Elle attire les collectionneurs sensibles aux transitions: de la DB4 à la DB5, du pont rigide au De Dion, de l’Aston sportive à la Lagonda raffinée. Son aura s’enrichit aussi d’une présence fondatrice au Salon de Paris 1961, relevée par CarJager, qui ancre la voiture dans une histoire très européenne du grand tourisme.
Conclusion : Lagonda Rapide, le pari feutré qui a façonné la suite
Avec la Lagonda Rapide, David Brown a joué une carte subtile: isoler la berline de luxe sous un blason distinct, l’asseoir sur une base DB4 éprouvée, oser un style Touring, un 4,0 litres DACT et une De Dion annonciatrice. Les 55 unités produites entre 1961 et 1964 disent autant les limites d’une diffusion artisanale que l’ambition technique d’une maison qui prépare l’avenir. Aujourd’hui, sa cote en retrait du coupé DB4, selon CarJager, n’empêche pas la curiosité éclairée de la préférer pour ce qu’elle est: une Aston… qui ne dit pas son nom, et une Lagonda… qui a montré la voie.
Pour approfondir les passerelles mécaniques avec le coupé de référence, découvrez notre panorama de la DB4 et de ses évolutions, ainsi que notre décryptage des cinq ruptures techniques de la DB4 à Newport Pagnell. Et pour la postérité du nom Lagonda au sein du groupe, voyez l’épisode Lagonda des années 1970, qui prolonge le fil d’une grande berline à l’anglaise.
Sources utiles: la notice de Wikipedia en français, la fiche détaillée de Wikipedia en anglais et l’analyse contextuelle de CarJager, qui éclairent l’histoire et la technique de la Lagonda Rapide.


